Entre 1942 et 1944, une vingtaine d’enfants juifs de la région parisienne ont été cachés dans les fermes de Prailles et des communes voisines. Ils doivent leur survie à une femme, Suzanne Coet, et à des familles paysannes qui les ont accueillis sans poser de questions. Cette page retrace leur histoire, telle qu’elle a pu être reconstituée à partir des témoignages recueillis dans les années 1990.
À l’initiative de certains des enfants qu’elle a contribué à sauver, Suzanne Raynaud, née Amblard, a reçu la Médaille des Justes parmi les Nations décernée par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem.
Une décision prise à Drancy
Au mois d’août 1942, Madame Coet, née Suzanne Amblard, est le témoin horrifié, à la gare de Drancy-Le Bourget, de l’embarquement d’enfants dans des wagons à bestiaux. Elle se souvient d’avoir manifesté son indignation aux gendarmes français qui exécutaient et surveillaient les opérations. Pour ceux qui ne refusaient pas de regarder ce qui se passait, un tel spectacle était au plus haut point insupportable, même si le destin final de ces personnes n’était pas encore connu.
L’idée lui vient alors qu’il faut faire quelque chose — sinon pour empêcher ces événements de se produire, du moins pour y soustraire des enfants. Par un jeu de relations — d’abord René Thomas, collaborateur de Louis Jouvet, puis une demoiselle Kaufman, secrétaire au lycée La Fontaine — elle entre en contact avec des assistantes sociales de l’UGIF. Cet organisme, créé par une loi du 29 novembre 1941, avait été suscité par les Allemands pour mieux contrôler la communauté juive de France. Bien que l’UGIF apparaisse comme un organe de transmission et d’application de la politique antisémite, certains de ses membres étaient conscients de l’utilité qu’il pouvait y avoir à dissimuler des enfants.
Par un ami de son mari, Georges Blasco, dont la mère, originaire de Prailles, habitait Drancy, Madame Coet dispose d’un point de chute dans ce village des Deux-Sèvres où ils se rendaient pour se ravitailler pendant les périodes de restrictions. C’est donc au hameau d’Argentières, sur la commune de Prailles, qu’elle s’installe dans la deuxième moitié de l’année 1942.
Les enfants d’Argentières
De cette période jusqu’en 1944, Madame Coet — aujourd’hui Madame Raynaud — recueille vingt-cinq à trente enfants qu’elle place dans les fermes de la région de Prailles. Venus de la région parisienne, ils lui sont conduits par une demoiselle Georges, qui les amenait sans même lui demander son avis, dit-elle, quand elle voyait dans quel état ils étaient.
Ce nombre découle des indications fournies par Madame Raynaud, mais aussi d’une attestation d’une assistante sociale alors en poste dans les Deux-Sèvres et informée de son activité clandestine. Un document de la WIZO (Women’s International Zionist Organisation) daté du 25 avril 1945 certifie que Madame Coet, à Argentières par Prailles, a pendant l’occupation allemande assumé avec beaucoup de dévouement, et avec tous les risques que cela comportait, le convoyage et le placement d’enfants juifs à la campagne.
Sur ces vingt-cinq à trente enfants, seize noms ont pu être retrouvés :
- Léon-Claude Coencas
- Éliette Coencas
- Samuel Jacubowitch
- Ginette Jacubowitch
- Rachel Taszydler
- Michel Neimann
- Denise Neimann
- Claire Tchenio
- Sylvain Tchenio
- Simon Polonski
- Rachel Wiever
- Maurice Wiever
- Simon Waintrop
- Jacques Lezlowitz
- Hélène Fajgenbaum
- Alexandre W.
Un autre enfant avait été dissimulé chez des habitants de Breloux-la-Crèche, à peu de distance de Prailles. Madame Raynaud ne se souvient pas de son nom, et les nourrices qui l’ont recueilli sont décédées peu après la fin de la guerre.
« Madame Suzanne », la Parisienne
Les habitants d’Argentières se rappellent très bien celle qu’on appelait « Madame Suzanne » ou « la Parisienne ». Pour subvenir à ses besoins et à ceux des enfants qu’elle hébergeait elle-même — Léon-Claude et Éliette Coencas, Rachel Taszydler, Michel et Denise Neimann — elle travaillait dans une coopérative de panification de Prailles qui distribuait le pain dans la campagne environnante. Elle conduisait pour cela une charrette tirée par une ânesse, la « bardine », qui servait aussi à transporter du bois : de quoi la mettre en contact avec tout le monde.
Pour nourrir ces enfants, mais aussi son fils Roby et sa mère, les habitants lui fournissaient des chèvres qui procuraient le lait et la viande. « J’ai rencontré là une fraternité qui ne s’est jamais démentie », écrit-elle. « L’honnêteté, la gentillesse et la compréhension m’ont permis ce sauvetage, car j’étais sans cartes d’alimentation. » Carmen Martin, secrétaire de mairie à l’époque, signale que les tickets des cartes d’alimentation des personnes décédées étaient conservés pour servir à ceux qui pouvaient en avoir besoin.
Léon-Claude et Éliette Coencas
Des cinq enfants qui résidaient chez Madame Suzanne, seul Léon-Claude Coencas a pu apporter son témoignage : sa sœur Éliette est décédée, ainsi que Rachel Taszydler, et l’on ignore à ce jour ce que sont devenus Michel et Denise Neimann.
Léon-Claude Coencas habitait Paris et vivait avec sa sœur chez leur grand-mère maternelle, Signoroux Béhar. Il se souvient qu’il portait l’étoile jaune, mais attachée par une épingle, ce qui était formellement interdit — cela lui permettait, avec la complicité d’un directeur de cinéma, d’aller voir des films malgré l’interdiction faite aux Juifs de fréquenter les salles de spectacle.
Son père, Michel Coencas, possédait plusieurs magasins. Dénoncé par l’un de ses gérants, il fut arrêté et déporté par le convoi 44 du 9 novembre 1942. Peu de jours auparavant, Léon-Claude, sa sœur, sa mère Victoria et sa grand-mère avaient eux aussi été arrêtés par la police française. Conduits à la mairie du XXe arrondissement — où le souvenir de brutalités verbales et psychologiques demeure présent à sa mémoire — ils furent transférés au camp de Drancy, où ils retrouvèrent son frère Simon, déjà arrêté. La grand-mère, de nationalité turque, fut relâchée, ainsi que les enfants, de nationalité française. Victoria Coencas, grecque comme son mari, fut déportée par le même convoi que lui.
Léon-Claude Coencas n’a aucun souvenir de la manière dont il est arrivé à Argentières. Il se rappelle la vie à la campagne avec sa sœur, les vaches qu’il gardait dans les champs — ils n’allaient pas en classe, mais Madame Suzanne les faisait travailler chez elle —, qu’il ne devait pas dire qu’il était juif, le bois qu’il livrait avec la charrette à âne : toute une somme d’images qui, dans un contexte pourtant difficile, lui a laissé une impression de vie heureuse.
Denise et Michel Neimann
Âgés respectivement d’environ douze et cinq ans, Denise et Michel Neimann furent également hébergés chez Madame Raynaud. Leur nom de famille avait été modifié : ils étaient censés s’appeler Némon. À la suite d’une visite qu’ils avaient reçue, alors que leur nouvelle adresse devait rester confidentielle, ils furent déplacés par précaution vers un autre village, l’Enclave de la Martinière, aujourd’hui Saint-Léger-de-la-Martinière.
C’est par l’intermédiaire du pasteur Marc Jospin que Monsieur et Madame Alexis Bouin, qui habitaient au lieu-dit Le Quaireux, acceptèrent de les abriter au début de 1944. Le pasteur leur indiqua que les parents des enfants avaient été tués en traversant la Seine, mais ne leur dit rien de leur provenance ni de la manière dont ils étaient arrivés en Deux-Sèvres.
Samuel et Ginette Jacubowitch
Venus de Paris par la même filière, Samuel et Ginette Jacubowitch furent placés, toujours par le pasteur Jospin, dans différentes familles de la région. Ginette fut d’abord hébergée chez René Alligne, à la Carte de Vitré. Son frère Samuel, dont le prénom avait été changé en Maurice, fut recueilli chez les parents de Marc Goudeau, au même endroit. Ils furent finalement réunis chez les parents d’Alexis Bouchet, qui habitaient le même village.
En dehors du souvenir laissé par ces enfants, il ne subsiste de leur passage en Poitou que quelques photographies anciennes. Sur l’une, on voit « Maurice » jouer aux billes dans un chemin du village avec des camarades ; sur une autre, il est avec sa sœur ; sur une troisième, retrouvée après leur retour à Paris à la fin de l’Occupation, figurent leurs parents avec cette simple mention : « papa et maman – 21.12.1944 ». Ces quelques indications font mesurer quel fil ténu peut relier une histoire au destin de ceux qui en ont été les acteurs involontaires, et les victimes.
Claire et Sylvain Tchenio
Claire et Sylvain Tchenio arrivèrent à Prailles vers février-mars 1944. Originaires de Compiègne, où leurs parents étaient commerçants, ils avaient jusque-là vécu dans une certaine quiétude malgré l’absence de leur père, prisonnier de guerre. Sylvain Tchenio se rappelle qu’ils n’avaient pas porté l’étoile, malgré l’obligation qui en était faite.
En février 1944, un cousin les avertit — il tenait l’information d’un commissaire de police français — de l’imminence de leur arrestation par les Allemands. Ils quittèrent leur domicile en catastrophe, sans rien emporter. Avec l’aide du principal du collège de Compiègne, et bien qu’ils aient vu sur les murs de la ville des affiches promettant de lourdes peines à ceux qui abritaient des Juifs, ils purent se cacher quelques jours avant de gagner Paris, où une tante les recueillit. Démunie de cartes d’alimentation et de l’argent nécessaire au marché noir, leur mère entra alors en contact avec l’OSE, l’Œuvre de Secours aux Enfants. Grâce à cet organisme, Claire et Sylvain furent acheminés en train vers le Poitou, accompagnés par « une dame, elle-même de Prailles », et en compagnie de cinq ou six autres enfants.
Arrivés dans les Deux-Sèvres, c’est à la demande du pasteur Pierre Fouchier, apparenté à leur famille, que Paul Marsault et son épouse, qui habitaient à Prailles au lieu-dit Côte Pelée, acceptèrent de recevoir Sylvain. Sa sœur Claire, d’abord hébergée ailleurs, le rejoignit au bout de quelques jours.
Lucie Chollet, fille des Marsault, se souvient parfaitement de leur séjour à Côte Pelée, où passaient à la même époque des réfractaires au STO, un jeune évadé du camp de Rouillé, dans la Vienne, mais aussi des Bordelais et des Parisiens venus chercher de la nourriture. Elle possède encore un petit carnet où figurent les noms de Bordelais à qui étaient envoyés des colis de provisions. Pour tous ces gens, Claire et Sylvain étaient des cousins de Paris. La vie n’était pourtant pas toujours facile, et Lucie Chollet garde le souvenir de nuits où elle entendait les enfants pleurer. Par sécurité, ces derniers n’allaient pas à l’école ; la gendarmerie en charge du secteur se montrait discrète.
Cette période de ma vie a été à tous égards capitale, puisqu’elle a sans conteste préservé et orienté mon existence ultérieure. Sylvain Tchenio
Devenu le docteur Tchenio, il conserve le souvenir d’une qualité humaine exceptionnelle rencontrée chez les Marsault : les veillées du soir à plusieurs familles dans la salle commune, la cheminée rougeoyante et sa grosse marmite suspendue, la rencontre conviviale du dimanche chez le pasteur, le cheval dans les champs, son amitié avec un jeune Bordelais réfractaire au STO, l’écoute de la BBC, les journées de battage du blé, les courses en carriole, le baudet du Poitou. Ce témoignage atteste, s’il en était besoin, l’importance qu’ont pu avoir ces actions d’hébergement et de sauvetage.
Sources. Témoignages et entretiens avec Suzanne Raynaud, née Amblard (19 et 24 septembre, 26 octobre, 16 et 30 novembre, 6 décembre 1996) ; dossier Raynaud ex-Coet née Amblard Suzanne, Médaille des Justes, CDJC/DCCXXXVII. Témoignages de Renée Gauthier, née Bouin (18 mai 1995 et 4 octobre 1996), de Lucie Chollet, née Marsault (20 septembre 1996), de Sylvain Tchenio (8 octobre 1996), de Marcel Djourno et Simon Djourno-Taszydler (10 novembre 1996 et 21 janvier 1997), de Léon-Claude Coencas (13 novembre 1996). Entretiens avec Guy Blasco et Yvon Billeau (5 décembre 1996), Carmen Martin, née Proust (16 décembre 1996), Marie Laurent (16 avril 1997).
Vous détenez des informations sur l’un de ces enfants, ou sur les familles qui les ont accueillis ? Contactez la mairie au 05 49 32 81 13.
